Et le 5ème à présent qu'elle ne reconnaît plus"
(Michel Delpech)
Ecrite il y a pourtant plusieurs décennies, cette chanson résonne aujourd'hui d'une sonorité toute particulière. Au regard des décisions politiques en cours, je trouve, en effet, que la 5ème République prend un dangereux tournant ... Et c'est reparti pour un coup de gueule politique très personnel ...
Si l'Esprit de la République, pour le moins celui de 1790, a beaucoup évolué durant le 20ème siècle, force est de constater que les missions premières de cette République sont mises à mal sérieusement. Voici une liste (qui est non-exhaustive) des incohérences de ce temps :
Soigner ... Y-a-t-il tâche plus noble et plus désintéressée que celle de porter soin aux malades. Bien que tardive, la décision d'inscrire le droit à la santé comme inaliénable au sein de la République (via la Constitution) est sans doute l'une plus belle démarche qui a valorisé la République issue des Lumières. Qu'en reste-t-il ? Une logique strictement comptable où l'on interpelle, de nouveau, la rationalisation budgétaire en réduisant la couverture financière des citoyens face aux dépenses de soins et en redéfinissant la carte territoriale des lieux de soins au risque de créer des "déserts médicaux". Il ne va pas faire bon être "vieux, malade et isolé" dans la France du 21ème siècle. L'argument populiste du "réduire les dépenses de santé parce qu'elles incombent à tous" n'a plus grand chose à voir avec l'esprit de la République et moins encore avec l'égalité des droits. On s'est offusqué de la mortalité des personnes âgées lors de la canicule de 2003 mettant en cause "l'abandon par les familles françaises de leurs vieux" ... Il serait de bon ton que l'Etat, dont l'existence est l'émanation souveraine de la Nation, soit en accord, dans sa logique de gestion publique, avec ses propos. On ne peut pas, avec légitimité, critiquer les actes des membres de la Nation pour, quelques années plus tard, agir de telle façon que les indicateurs socio-sanitaires des plus de 60 ans se détériorent fortement (cf. INSERM). Certes la protection sociale, et notamment son volet médical, devient un gouffre sans fond et peut donner l'impression d'un véritable tonneau des Danaïdes mais il s'agit surtout de la résultante de variables structurelles qui n'ont pas grand chose à voir avec la seule surconsommation médicale (même si elle existe). Arrive aujourd'hui à l'âge de la retraite une génération plus nombreuse et ce n'est que le début ... Les baby-boomers sont nés entre 1947 et 1965 (pour schématiser !!) et ils ne seront à la retraite et dans le grand âge qu'entre 2007 et ... 2025 !! Plus nombreux, dotés d'une longévité plus importante, ils vont forcément franchir en grand nombre le 3ème et surtout le 4ème âge ... périodes où les pathologies lourdes s'accroissent ... simple effet démographique ! Dans le même temps, la fin du 20ème siècle et le début du 21ème voient apparaître une multiplication des pathologies nouvelles et souvent graves imposant des traitements lourds et coûteux (SIDA, Cancers notamment ...). Autant dire que cela va grever automatiquement le budget de la branche maladie et je ne saisis pas bien en quoi une logique de rationalisation des soins et des budgets pourrait combler ces effets structurels. N'importe lequel de mes élèves de Terminale n'aurait aucun mal à démontrer cette évidence... Un rééquilibrage démographique entre cotisants et "destinataires de soins", autre effet structurel en l'occurrence, serait bien plus efficace (voire efficient) pour équilibrer les comptes de la branche maladie ... encore faut-il une politique de la famille franchement nataliste et je ne suis pas sûr que remettre en cause le congé parental ou, plus encore, rationaliser la carte hospitalière en fermant des maternités (pour absence de "rentabilité", on croît rêver !!) soit le meilleur outil d'une politique nataliste. Quant aux mesures successives de déremboursement des médicaments, j'aimerais assez que cette logique soit soumise à un véritable contrôle indépendant d'efficacité et non à une mesure administrative. Le risque sous-jacent de "refus de soins" met à mal, une fois de plus, l'égalité de chacun devant le droit à la santé ainsi qu'à l'hospitalisation (si besoin est); en d'autres termes à des principes Républicains par nature ...
Chercher ... La clé de voûte de la découverte et, accessoirement, la source indéniable de revenus si cela aboutit à des brevets. Si le projet de loi à propos de l'autonomie des Universités ne cesse de m'inquiéter tant il risque de créer des "campus à plusieurs vitesses", la logique d'évaluation des travaux des enseignants-chercheurs comme de simples gamins de collège dont on vérifie qu'ils ont fait leurs devoirs me révulse. Même si l'on peut me taxer de manque d'objectivité sur ce sujet (en tant qu'ancien enseignant-chercheur), je ne laisserais pas passer cette "mesure" sans rien dire. Outre le fait que cela risque d'induire des choix en terme de politique de recherche entre ce qui "rapporte" et ce qui ne "vaut rien" (je plains d'avance les chercheurs en sociologie !!), la réforme "envisagée" vise à "sanctionner" les chercheurs inefficaces en leur inscrivant davantage d'heures d'enseignement en lieu et place des heures de recherche. En laissant de côté l'aspect "sanction" de l'enseignement (j'ignorais qu'enseigner était une sanction mais on en apprend tous les jours !!), le plus grave reste le côté complètement incohérent et désarticulé du discours public. Comment peut-on dans le même temps prôner une logique d'investissement et de recherche de compétitivité hors-prix (discours officiel !!) alors que l'on met sous le boisseau les pratiques des chercheurs ?? Aurait-on oublier dans les sphères publiques qu'à la base de l'innovation il y a la recherche, notamment fondamentale ? ou que la recherche exige du temps et n'a pas, par principe, à obéir à une exigence de rentabilité économique immédiate ... On est exactement dans la même incohérence que celle qui avait présidé lors de la mise à la retraite "forcée" du professeur Montagnier alors même qu'il menait d'une main de maître le laboratoire de recherche sur le SIDA à l'institut Pasteur. A l'heure où il vient d'obtenir le Nobel, la République Française a basculé dans le ridicule. Il est désormais chercheur américain et ses prochaines découvertes pourront donner lieu des brevets moléculaires qui seront ... américains, autant dire que les traitements qui en seront issus vont coûter fort chers !! La 5ème république aurait-elle oublié que les pays les plus puissants sont ceux qui ont la part du PIB consacrée à la recherche la plus importante ?? La Recherche n'est pas comme un incendie ... En cas d'erreurs sur les choix entrepris, il n'y aura pas de contre-mesures et la sanction sera économique ... Voilà un argument qui devrait pourtant parler aux décideurs publics (autant qu'aux grands chefs d'entreprise français, d'ailleurs !!)
Instruire, Soigner, Chercher .... Et il y aurait bien d'autres exemples des dysfonctionnements logiques de la décision publique durant cette 5ème République. Certains ont dit, lors de l'élection présidentielle de 2007, que la 5ème République était à bout de souffle et qu'une 6ème République s'imposait ... Nouvelles bases pour une autre logique notamment politique. Si ce changement ne me sied guère (car tout bouleversement constitutionnel global est signe d'échec, cf l'histoire de France !!), il est impératif que le 5ème fils de Marianne grandisse un peu et que ceux qui gouvernent cette République sortent de leur logique d'intérêts plus ou moins oligarchiques au profit de l'intérêt général. J'impose cette priorité aux jeunes gens qui fréquentent ma salle de classe en les obligeant à ne jamais faire triompher leurs intérêts individuels lorsque le collectif pourrait en pâtir ... Ils ont 18 ans, à peine, et n'engagent pas (encore !) l'intérêt de la Nation dans leurs actes. Et pourtant ils comprennent sans difficulté pourquoi chacun doit laisser l'intérêt du plus grand nombre triompher. Il est paradoxal de considérer que des jeunes gens, à peine sortis de l'enfance, savent laisser cohabiter conscience collective et conscience individuelle ... Peut-être parce que c'est le prix du maintien de la solidarité organique dans les sociétés modernes. Plus fragile que la solidarité mécanique, elle nécessite une prise de conscience des acteurs afin que les comportements sociaux pathologiques ne triomphent pas. Curieux tout de même que les décideurs publics, souvent très prompts à critiquer la jeunesse, ne soient pas un peu plus attentifs aux façons d'être de cette jeunesse ... Ils constateraient alors que les membres de cette jeunesse ont, en tant que futurs citoyens de cette République, l'Esprit Républicain bien plus chevillé au corps ... Ces futurs citoyens pourraient même donner bien des leçons ...
A Bon Entendeur ,
